Bienvenue sur le site des marchands et des amateurs du célèbre marché aux puces parisien
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Quatorzième arrondissement

Lieux sans visage que le vent
Ô ma jeunesse rue de Vanves
Passants passés Printemps d'avant
Vous me revenez bien souvent

Quartier pauvre où je me promène
Reconnais celui qui t'aima
La sonnette du cinéma
S'entendait avenue du Maine

Très tôt tes maisons s'aveuglaient
Je m'enfonçais dans tes façades
Les affiches des palissades
Avaient des loques et des plaies

J'arrivais au chemin de fer
Qui bordait la ville et la vie
Au fossé tant de fois suivi
Sans savoir vraiment pour quoi faire

Les trains n'y passaient presque plus
C'était un lieu d'herbe et de flâne
Où dans l'ortie et le pas d'âne
Des papiers ornaient les talus

Les amants guère n'y séjournent
Aujourd'hui plus qu'en ce temps-là
Comme alors j'en suis vite las
Et dans la rue Didot je tourne

Je vivais la plupart du temps
Dans un hôpital fantastique
Où l’obscénité des cantiques
Oublait la mort en chantant

Les carabins c’est leur manière
Ils n’ont pas le cadavre exquis
Je n’y jouais qu’avec ceux qui
Leur succédaient dans ma tanière

Car comme on change de veston
A vêpres la lueur des lampes
Pour des visiteurs d’autre trempe
Inaugurait un autre ton

Qui s’en souvient Tous des pareils
L’air m’échappe à vous la chanson
Ô mes amis perdus ce sont
Choses qui sortent par l’oreille

Plusieurs sont morts plusieurs vivants
On n’a pas tous les mêmes cartes
Avant l’autre il faut que je parte
Eux sortis je restais rêvant

Décor de la salle de garde
Le soir était sombre à Broussais
Et dans son faux jardin dansait
La nuit solitaire et hagarde

Jeune homme qu’est-ce que tu crains
Tu vieilliras vaille que vaille
Disait l’ombre sur la muraille
Peinte par un Breughel forain

Tout le monde n’est pas Cézanne
Nous nous contenterons de peu
L’on pleure et l’on rit comme on peut
Dans cet univers de tisanes

On veille on pense à tout à rien
On écrit des vers de la prose
On doit trafiquer quelque chose
En attendant le jour qui vient

On sonne Il faut bien que j’y aille
Tout ce sang Qu’est-ce qu’il y a
C’est sous le pont d’Alésia
Que l’on a fait ce beau travail

Dix jeunes hommes tailladés
Le front la nuque les épaules
Tous récitent le même rôle
A quoi bon rien leur demander

Il est donc des filles si douces
Que seulement pour y toucher
Ce ne semble plus un péché
Messieurs de vous égorger tous

J’ai peu dormi rêvé beaucoup
Était-il tôt Était-il tard
Je me tournais sur mon brancard
Tâtant les muscles de mon cou

Ça fait-il mal quand on les tranche
En tout cas c’est bizarre après
Ça pend tout autour On croirait
Du vulgaire corail en branche

Sommeil qui me frappe massue
Tu fais nos yeux noirs pour l’éclipse
Les sabots d’une apocalypse
Au galop me passent dessus

La lune éteint son anémone
Sur le seuil béant du néant
Et dans un branle de géants
Les démons baisent les démones

Je ne vois plus la lampe bleue
Dans les pavillons de morphine
Où la mort entre ses mains fines
Prend ses amants tuberculeux

Les doigts sur le linge s’agitent
A l’approche de pas feutrés
Il sort d’un petit front muré
Le doux cri sourd des méningites

Brouillard brouillard de l’infini
Ça sent l’iode et la gangrène
Sur les lits de fer où s’égrènent
Les courts sanglots de l’agonie

Le satin de l’homme se lustre
Et pâlit et pareillement
Se ferment au dernier moment
Les yeux sans nom les yeux illustres

La brume quand point le matin
Retire aux vitres son haleine
Il en fut ainsi quand Verlaine
Ici doucement s’est éteint

Qu’est-ce à la fin que l’être emporte
Dans la fixité de ses yeux
Qu’y reste-t-il qui fut les cieux
Avec lui quelle étoile avorte

Il est là pâle sur son dos
Ses mains ont froissé les draps jaunes
Et dans le parc noir le vieux faune
N’entend plus jouer les jets d’eau

Ni le bruit que fait sur le marbre
L’éventail tombé d’une main
La bouche qui dit À demain
Ni les pas fuyants sous les arbres

Comme un dérisoire secret
Comme un rythme impair de mandore
Le voilà pour de bon qui dort
Sous le faux ciel d’or de Lancret

Ô fontaine à mi-voix qui pleure
Le voilà ce cœur sous la pluie
Nul ici-bas n’est plus que lui
Dénué lorsque sonne l’heure

Et qu’on le porte dans un trou
L’égal enfin de tout le monde
Il verra que la mort est ronde
Où l’on repose n’importe où

Ce Lélian du bout du compte
Nous lui on préférait Rimbaud
Comme la grand’route au tombeau
Le ricanement à la honte

Ceux qui font métier d’être bons
C’est la honte qui les arrange
Ils donnent une robe à l’ange
Une cellule au vagabond

Les gens les gens Dieu les emmerde
Naître qui me le demanda
C’était l’époque de Dada
Qu’importe que l’on gagne ou perde

Renverse ta vie et ton vin
Tout nous paraissait ridicule
A nous sans soleil ni calculs
Enfants damnés des années vingt

Nous étions comme un rire amer
Au seuil de ce siègle sans voix
Ô mes compagnons je vous vois
Et vos bouteilles à la mer

Peut-être étions-nous un naufrage
Peut-être étions-nous des noyés
L’avenir a ses envoyés
Dont l’épaule est faite à l’outrage

Un jour ou l’autre nous serons
Le lys sur ceux qui nous marquèrent
Et vos certitudes précaires
Rouleront comme des marrons

De Montparnasse vers Plaisance
Ou la Porte de Châtillon
La réponse et la question
Semblant une égale Byzance

Ce que vous avez jamais cru
Déjà décroît comme un faubourg
Dans un bruit lointain de tambours
On a changé le nom des rues

L’histoire a passé dans son van
Votre grain songes décevants
Et voici que dorénavant
Il n’y a plus de rue de Vanves

***

Louis Aragon, Il ne m'est Paris que d'Elsa, 1975.

Rédigé le 28 juin 2006

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